BBQ: pas qu’une affaire de gars!

Le temps où les hommes régnaient en maîtres autour du grill est (presque) révolu. Les femmes prennent d’assaut le barbec’… et c’est tant mieux!

Par Elisabeth Massicolli

En 2018, affirmer que «les hommes sont prédisposés à être meilleurs pour faire cuire les aliments sur le barbecue» est aussi ridicule que de dire que «les femmes sont prédisposées à être meilleures pour laver la vaisselle». Tout le monde sait bien que c’est faux – du moins, on ose l’espérer! Mais ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de prédispositions génétiques pour ces tâches qu’il n’existe pas, encore aujourd’hui, des inégalités autour du grill… ou dans la distribution des corvées ménagères.

Alors que les femmes se chargent de la cuisine dans 64% des ménages canadiens, ce sont les hommes, à 76%, qui prennent en main le barbec’… même si leurs douces-moitiés ne sont que 39% à estimer qu’ils excellent dans le domaine! Pourquoi? La réponse est assez simple. Dans l’imaginaire collectif, la viande est associée à la masculinité. On pense (encore aujourd’hui) aux hommes comme des chasseurs, et aux femmes comme des cueilleuses. Faire cuire les saucisses sur le grill serait donc une forme de retour aux sources pour les hommes. Selon la spécialiste en sciences humaines Claudia Schirrmeister, de l'Université de Duisburg-Essen en Allemagne, ce serait moins une façon de cuisiner de la nourriture pour assouvir sa faim ou celle de ses convives, mais plutôt un rituel permettant au mâle d’affirmer sa virilité. Rien de moins!

Contrôler les flammes du barbecue procurerait même aux hommes un sentiment de pouvoir. Selon Schirrmeister, le grill est élevé au rang de symbole de statut social masculin. «À l'heure où la cuisine est un véritable culte, se positionner comme le meilleur grilleur vaut dans certains groupes sociaux au moins autant que posséder une nouvelle voiture», déclare la spécialiste dans une récente entrevue pour Terrafemina. Pas étonnant, alors, que les politiciens en campagne se retrouvent souvent près d’un barbecue, pince en main, pour une séance photo où on les aperçoit préparer des hamburgers pour leurs potentiels électeurs! On verrait pourtant mal François Legault ou
Donald Trump derrière les fourneaux, en train de concocter des scones fraise-rhubarbe…

Malgré tout, l’univers très masculin du barbecue se décloisonne tranquillement, mais sûrement. Les femmes investissent de plus en plus le milieu, et osent allumer leur flamme pour cet art gastronomique incontournable des beaux jours d’été. Sommes-nous sur le point d’entrer dans une nouvelle ère du grill… au féminin? On fait le tour de la question avec trois intervenantes qui travaillent au cœur de l’industrie.

«Je sais qu’étant une femme – et une Canadienne! – je suis plus qu’en minorité dans cette industrie, dit Danielle Bennett, alias Diva Q, une pro du barbecue (ou pitmaster) reconnue internationalement, maintenant installée en Floride. J’ai tout fait pour y faire ma place. Je dirais même que j’ai travaillé deux fois plus fort que la plupart des hommes.» Récipiendaire de plusieurs prix gastronomiques prestigieux, Diva Q estime que, dans ce boys club comme dans plusieurs autres, les femmes n’ont pas le droit à l’erreur, et doivent constamment prouver qu’elle mérite leur succès. «Aujourd’hui, je pense avoir atteint une notoriété assez importante – mon livre de recettes et mon émission de cuisine on fait le tour du monde! De ce fait, mes pairs me respectent. Mais ça ne s’est pas fait du jour au lendemain: on a souvent tenté de me faire croire que je n’y arriverais pas. Ça prend une confiance en soi en béton pour ne pas baisser les bras, alors que tout le monde s’attend à ce que tu échoues.»

Même son de cloche de la part de Julie Perron, qui enseigne les techniques de cuisson sur le barbecue chez BBQ Québec depuis quelques années. «Quand j’ai commencé, je sentais que je devais me justifier, et expliquer que «même si j’étais une femme», j’avais toutes les compétences nécessaires pour enseigner. Avec le temps, j’ai pris confiance en mes capacités et, aujourd’hui, je débute mes cours comme le ferait n’importe quel professeur; en jasant de barbec’, pas de mon sexe! Et si j’ai parfois quelques regards ou commentaires suspicieux quand j’entre dans la pièce, je sais maintenant que mon talent parle de lui-même.»

Ariane Lefebvre, directrice générale chez BBQ Québec depuis 2014, affirme sans hésiter qu’elle tente d’encourager les femmes à investir le milieu, comme elle l’a fait elle même. Chez BBQ Québec, qui compte plusieurs femmes dans ses rangs, les opportunités pour les hommes et les femmes sont les mêmes. «Je serais profondément déçue si l’une de mes employées croyait qu’elle méritait moins son poste ici qu’un homme. On prône une réelle diversité», dit Ariane, qui a rapidement fait sa place dans la compagnie. «J’ai buché fort. Vraiment. Je n’ai laissé aucun espace à l’improvisation, j’étais toujours plus que préparée, et j’ai réussi à gravir les échelons. Ma plus grande peur, c’était qu’on attribue mon succès à mon mari (NDLR: le fondateur de la compagnie, Maxime Lavoie). Être reconnue seulement comme «la blonde de», alors que je travaille comme une acharnée, avec tant de passion… Bien peu pour moi!»

BBQ Québec peut se targuer d’être en route vers la parité, mais c’est loin d’être le cas partout ailleurs. «Maintenant que j’ai du succès, certaines compagnies m’approchent pour des collaborations et, souvent, je dois décliner», affirme Diva Q. Pourquoi? «Parce que je sais que celles-ci n’engagent aucune femme, ou presque. Ou qu’elles m’ont, dans le passé, traité comme une moins que rien à cause de mon sexe. Pour moi, l’intégrité, c’est aussi refuser de m’associer à des marques qui ne mettent pas le travail des femmes de l’avant… même au détriment de mon compte en banque.»

Les trois intervenantes sont unanimes; le sexisme est encore bien présent dans l’industrie. «Suffit de faire le test et de faire entrer un couple dans un magasin de barbecue, dit Diva Q. Le vendeur s’adressera toujours à l’homme en premier!» La pro du barbec’ affirme également être entièrement contre les concours de cuisson divisés par le sexe. «Ce n’est pas un sport, le grill. Ç’a tout à voir avec les compétences, le talent, l’imagination... Pas avec la force physique! Je ne comprends pas pourquoi on sépare encore les hommes et les femmes dans certaines compétitions. Je sais pourtant que je peux me mesurer à n’importe quel pitmaster!» Ariane, quant à elle, affirme que des clients demandent parfois expressément à être servis par des hommes. «C’est dommage, parce que nos conseillères sont des expertes au même titre que nos conseillers, déplore-t-elle. Heureusement, ça n’arrive pas souvent». Et la bouffe subit le même traitement genré! «Quand je dis être une prof’ de barbecue, on pense que, parce que je suis féminine, je cuisine des recettes santé, du tofu ou des légumes. Lorsque je sors mes grosses pièces de viande, les gens sont surpris!»

Malgré les stéréotypes qui subsistent, l’intérêt des femmes pour le grill est de plus en plus présent. Julie affirme que les femmes composent maintenant 10% de ses cours. «Auparavant, il y avait parfois une femme ou deux, qui accompagnaient leurs maris. Aujourd’hui, des femmes participent à mes classes toutes seules, ou en gang de filles! Je trouve ça vraiment cool.» Diva Q observe quant à elle que ses ateliers et conférences accueillent près de 30% de femmes. «C’est du jamais vu. Et je crois que ce n’est qu’un début! Les femmes qui aiment cuisiner se rendent compte que le barbecue est un outil très agréable à utiliser quand on prend le temps de l’apprivoiser», affirme avec enthousiasme la star du barbec’.

L’un des plus grands obstacles à l’apprentissage des femmes des techniques de cuisson sur le barbecue? La peur. «On travaille avec du charbon, du propane… des produits qu’on considère dangereux, dit Diva Q. C’est pourquoi je préfère les copeaux de bois; c’est plus accessible. Les femmes – et les hommes! - sont moins intimidées par cette technique.» Selon Julie, l’anxiété de rater ses recettes - et ainsi de gâcher son souper entre amis! - est également bien présente. Il faut se rappeler, dit-elle, que tout ce qui se cuisine dans le four se cuisine aussi sur le barbecue. «On n’est pas obligés d’apprendre avec des gros T-bones ou des côtes levées. On peut commencer par de petites pièces de viande, des accompagnements ou même des desserts!»

Outre la peur, l’un des facteurs qui entrent en compte dans le désintérêt des femmes envers le barbecue est également… le temps! «Dans la plupart des ménages, les femmes ont, encore aujourd’hui, plus de responsabilités, dans la cuisine comme ailleurs. C’est bien possible que quelques-unes d’entre elles n’aient pas envie d’ajouter la cuisson des côtelettes à leur déjà très longue liste de tâches, affirme Ariane, mi-figue, mi-raisin. C’est important de le faire par envie, et non par obligation. Après tout, griller est censé être l’fun. Le barbecue est un outil conçu pour rassembler, expérimenter, goûter, faire du bien à son entourage. Pas étonnant que les gars soient si prompts à s’autoproclamer les rois du grill», s’esclaffe-t-elle.

Chose certaine; le barbecue, c’est pour tout le monde. Et pour arriver à y prendre plaisir, suffit, simplement, de s’y mettre. Alors, mesdames, à vos pinces à barbec’, prêtes… grillez!

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